About my work

écrit par Marcel Moreau

CIMAISE memo art n° 268 janvier 2002, page 42

 

Dans le secret de l’atelier de Charlotte Massip de Marcel Moreau

L’infâme vivisecteur pris à son propre piège

Parfois, la vie me réserve des émotions de trente-six carats, les chandelles n’étant plus de mode. Ah si seulement, quand me vient une telle émotion, je pouvais me la passer au doigt, ne serait-ce pour qu ‘enjouisse mes yeux… Après tout, ils ont le droit, eux aussi, à l’extase. Mais une émotion, est-ce que cela se taille, est-ce que cela se cisèle ? Hélas non. Une émotion coule. Elle ne sait rien faire que ça : couler. Et même en poésie, les grands orfèvres ont beau vous changer quelques petites sonorités de rien du tout en parures alexandrines, il ne faut pas s’y tromper: ce ne sont que ruissellements.

Ce jour-là, quand je pénétrai dans l’atelier de Charlotte Massip, c’est d’abord elle que je contemplai, tout en me décomposant, avant fluidification. J’avais devant moi tout l’art d’être une femme.

Adieu Louvre, Prado, Ermitage, Guggenheim,Pinacothèques en pagaille. Pour paraphraser Mallarmé,je me suis dit : « J’ai vu tous les musées et la Charlotte n’est pas triste ». Soudain, son sourire me mit un collier autour du cou. Je n’avais plus qu’ à obéir à la laisse.Et c’est ainsi que commença ma tournée de son imaginaire.

Je précise, et bien que dans le cas présent, j’eusse préféré donner la parole à la splendide inexactitude de mon émotion de trente-six carats, je précise donc ceci : Charlotte est une aquarelliste qui grave Jekill doublée d’une graveuse qui aquarelle Hyde. J’exagère.La vérité, c’est qu’ elle marie à merveille l’incision et l’effleurement, la caresse et la morsure. Y aurait-il, dans ces mots définition plus délicieuse du génie de séduire ? Je ne crois pas. Mais ce n’est pas tout. Je n’étais pas au bout de ma surprise par elle rendue divine. Elle n’avait gravé, plus coloré, que des disséqués. Or, le disséqué est quelqu’un que je connais très bien. N’ai-je pas moi-même, tout au long de ma vie, pratiqué sur nombre de mes chers semblables cette austère, quoique exquise, discipline ?

Je n’avais d’ailleurs pas attendu qu’ ils crevassent pour jouer de mon scalpel psychologique comme de mes prélèvements lyriques.Oui, en fait, et je l’avoue, je fus un infâme vivisecteur, y compris de ma propre nature, ce qui devrait me valoir la clémence de mes juges, le jour venu. De plus, mes expériences s’exerçaient en général sur des espèces d’humanoïdes dont le moins que je puisse penser est que de leur vivant ils avaient voulu ma mort. Où était le mal ?

Charlotte, elle, me comprendra sûrement. La preuve : elle dissèque comme elle respire, en congédiant toute la monotonie du monde. Ses disséqués, elle les amuse, les tourneboule, les bringuebale, les irise, au gré de ses caprices anatomiques, et quand j’écris « caprices », j’entends aussi une musique.Ses disséqués, elle les réopère, avec des tire-bouchons cette fois, ou des amulettes, ou encore des prothèses baroques, héritées de je ne sais quel carnaval moyenâgeux, du temps où les éclopés dansaient au bras des ingambes.

A ce rythme-là, longtemps après la péritonite, qui s’avéra fatale, les entrailles remuent encore, étrangement. La radiographie était mauvaise, et même funeste ; la kaléidoscopie sera bonne, et même prometteuse. Jusqu’ aux ventres à tout jamais arides, ils semblent faire un peu de place à des fœtus pelotonnés.C’est pour demain, peut-être, leur grand saut dans l’inconnu.

Quand aux os, je les trouve pathétiques. J’ai envie de compatir à leur solitude de dépiautés longilignes. Au fond, leur histoire est tragique. Pendant des siècles, ces Atlantes et Caryatides du dedans portèrent stoïquement le poids de la chair humaine, gloutonne,salace et périssable. Les voici désœuvrés, médullaires en vain.Mais non, je ne compatirai pas. Au fond, ils ont de la chance. Grâce à Charlotte, ils cliquettent de polychromie romane…

Je m’apprêtais à la quitter lorsqu’ elle m’a murmuré :« Je vais vous disséquer, vous voulez bien ? » En cet instant, mon regard dans le sien, j’aurai pu tout signer, et entre autres, si elle me l’avait demandé, la déportation des étoiles, moins une.

Marcel Moreau

Page 2- CULTURE

Vendredi 20 janvier 2005- n° 5301/03 de La Gazette du Gers

LES DISSÉQUÉS DE CHARLOTTE MASSIP de Alain Huc de Vaubert

C’est une exposition des plus originales, un brin dérangeante, mais absolument passionnante que propose l’association Art’Boss au lycée Bossuet de Condom pour inaugurer sa saison. Les eaux fortes aquarellées de Charlotte Massip ont quelque chose de fascinant parleur côté a priori naturaliste vu de loin, puis par la multiplication des mondes et un souci exacerbé du détail.

L’artiste née en 1971, formée à l’ École  Estienne puis à l’ École des Arts Décoratifs de Strasbourg, opère un voyage permanent entre le macrocosme et le microcosme à travers le corps humain.

Par ses formats verticaux, à la façon de kakémonos découpés en tranches napolitaines, on dirait des planches anatomiques, passées au scanner ou à l’échographie, mais en se rapprochant, cela fourmille d’une vie débordante et imperceptible. On est naturellement saisi par la précision du trait propre à la gravure sur cuivre( le moindre écart ne pardonne pas et il n’y a pas de gomme) et l’on s’émerveille devant le foisonnement des détails.

De la sécheresse scientifique, on passe à un univers baroque débridé qui se souvient avec allégresse du surréalisme. Nous sommes en plein détournement et au-delà de la mauvaise manière faite à la rigueur rationaliste, il s’agit d’une démarche jubilatoire.

Il faut s’arrêter longuement devant chacun de ses « disséqués »,qui nous font entrer dans un monde fantastique et onirique. On retrouve la grande tradition du dessin et de la gravure et on ne peut s’empêcher de penser aux grands anciens que furent Albert Dürer,Jérôme Bosch ou Arcimboldo.  La facture en est aussi précise et la surprise du même ordre.

Ecorchés ou disséqués, les personnages, qui abordent parfois des têtes d’anges comme cette jeune femme entre Fragonnard et Boucher, voient leurs organes transformés en animaux. Les ossatures reprennent des éléments d’architecture. De leur côté, les tissus humains se mêlent aux textures en un étonnant amalgame, qui se dilue jusqu’ aux cellules initiales.

La composition virtuose ne laisse pas d’étonner en donnant l’impression d’une formidable leçon d’histoire de l’art,passant par-dessus toutes les époques et les différents courants.L’artiste rebondit en permanence par de multiples et infinies associations d’idées. En décortiquant tout ce qui passe sous son stylet, elle trouve et invente un monde confus comme le rêve, mais une sorte de vaste rêve organisé comme sabbat merveilleux. De cette association entre réalité et fantastique, on pense inévitablement au grand Shakespeare, qui mêle tous ces éléments de la vie en un foisonnement printanier et vigoureux. La thématique du couple revient souvent chez cette toute jeune mère, quand les formes éloignées nous font penser à Gustav Klimt.

Pour Françoise Hoddé, la professeur d’arts plastiques, qui organise régulièrement ces expositions, il y a une problématique assurément féminine dans ce rapport permanent entre l’intérieur et l’extérieur. C’est aussi une belle occasion de valoriser le dessin, qui est devenu le parent pauvre de l’art actuel, lequel privilégie les ensembles, les installations et les concepts.

L’artiste nous renvoie à un questionnement permanent sur le monde, la réalité visible et l’écart entre le visible et sa représentation.
Ce regard incisif convient particulièrement à la technique de la gravure, à la fois tranchant et intime. Cet art complexe révèle une notion décorative et élégante, qui peut aussi considérablement déranger nos certitudes bien assises. C’est justement tout l’intérêt de l’art.
Pour Charlotte Massip, le corps représente autant de matière que de pensée.

 

écrit par Anne Cesbron-Fourrier
MagBD

Lettre n° 27 Novembre-décembre 2018

 GRAViX écrit par Christine Moissinac

www.gravix.info

 

 

Charlotte Massip à l’Orangerie du Sénat, juin 2018

Coup de cœur dans ce superbe lieu près de ce sublime jardin, dans la chaleur de l’été, les grandes figures de Charlotte Massip sont là, accrochées au mur, emplissant cha-leureusement l’espace. L’artiste a eu l’heureuse idée de placer juste à côté certaines de ses très grandes plaques de cuivre aux couleurs si chaudes. Elles permettent de déceler la minutie du travail accompli, l’exubérance des détails enrichissant l’ampleur du projet et la variété des rapprochements inattendus.

Sauf rares exceptions, les estampes de Charlotte Massip sont inlassablement des autoportraits. Même quand elle s’attache, sur un mode baroque exubérant, aux saintes martyres espagnoles ou aux ladies transfigurées, c’est elle qui apparaît et nous impose son regard d’une fragile lucidité ou, selon les cas, d’une très grande tristesse : elle a voulu évoquer les souffrances féminines, racontant le mal, la violence, l’incompréhension, toujours avec pudeur et toujours, surtout, en portant un regard distancié qui évoque la beauté de l’ailleurs. Cet ailleurs où vivent des sirènes qui lui ressemblent.

*Notons que Charlotte Massip sera exposée à la Fondation Taylor à Paris du Jeudi 7 février au Samedi 2 mars 2019.